Dans l’imaginaire collectif du jeu vidéo, le Ball and Gun Gamer est souvent réduit à une caricature simple et tenace : le fameux « joueur de Call of », casque vissé sur la tête, micro ouvert, qui ne jure que par les FPS multijoueurs et les jeux de sport annuels. Cette figure, largement moquée sur les réseaux sociaux et dans certaines sphères de la presse spécialisée, sert de raccourci commode pour désigner une pratique jugée basique, répétitive, voire culturellement pauvre. Pourtant, derrière ce stéréotype se cache une communauté massive, diverse et bien plus complexe qu’il n’y paraît, qui occupe une place centrale dans l’écosystème du jeu vidéo moderne.

Qu’est qu’un « Ball and Gun Gamer » ?
Le terme Ball and Gun Gamer désigne un joueur dont la pratique vidéoludique se concentre presque exclusivement autour de deux grands pôles : les jeux de sport et les jeux de tir. Concrètement, cela signifie une consommation régulière, parfois exclusive, de titres comme Call of Duty, FIFA ou encore Grand Theft Auto. À l’occasion, ces joueurs peuvent aussi se tourner vers de très grosses productions ambitieuses, fortement médiatisées, comme Assassin’s Creed ou Ghost of Yōtei, attirés par leur budget, leur promesse de spectacle et leur visibilité culturelle, plutôt que par la scène indépendante ou les expériences plus expérimentales.
Une majorité silencieuse : des chiffres qui parlent d’eux-mêmes
Si les Ball and Gun Gamers donnent parfois l’impression d’être omniprésents, c’est avant tout parce que les jeux qu’ils consomment dominent systématiquement les classements de ventes. Année après année, les licences de sport et de shooters figurent parmi les titres les plus vendus sur consoles, toutes régions confondues. Cette réalité économique traduit une chose simple : ces joueurs sont extrêmement nombreux. Ils représentent probablement la plus grande part du public vidéoludique sur console, en particulier sur PlayStation et Xbox, où ces genres trouvent leur terrain d’expression privilégié.
Pourtant, cette majorité est étonnamment peu visible dans les espaces de discussion spécialisés. Elle s’exprime rarement sur les forums dédiés, commente peu les cérémonies de récompenses et participe marginalement aux débats passionnés sur l’état de l’industrie. Là où d’autres communautés investissent Reddit, X ou YouTube pour analyser, critiquer ou défendre leurs jeux favoris, les Ball and Gun Gamers jouent, consomment et passent à autre chose.
Des joueurs actifs, mais discrets
Cette discrétion ne signifie pas une absence de passion. Elle traduit plutôt un rapport différent au jeu vidéo. Pour beaucoup de ces joueurs, le gaming est un loisir parmi d’autres, non une identité culturelle à défendre. Ils se retrouvent en ligne avec des amis, enchaînent quelques matchs, suivent de loin l’actualité de leurs licences préférées, puis déconnectent sans ressentir le besoin de débattre publiquement de la direction artistique ou du game design.
Cette posture explique pourquoi les Ball and Gun Gamers sont souvent sous-représentés dans la presse spécialisée et les cercles d’influence du jeu vidéo. Leur pratique est massive mais peu narrative. Elle génère peu de discours, peu d’analyses, peu de contenus viraux, malgré son poids considérable dans les usages réels.
Entre stéréotypes et réalités
L’image négative associée aux Ball and Gun Gamers repose sur une accumulation de stéréotypes. Ils seraient des joueurs peu curieux, enfermés dans une routine annuelle, incapables d’apprécier des expériences plus complexes ou artistiques. Pour certains segments de la communauté, ils ne seraient même pas de « vrais joueurs », au sens noble du terme, celui qui impliquerait une connaissance large de l’histoire du médium et de ses codes.
En réalité, cette catégorie regroupe des profils extrêmement variés. On y trouve aussi bien des adolescents qui découvrent le jeu vidéo par ses formes les plus accessibles que des adultes installés dans la vie active, parfois parents, disposant de peu de temps libre. Pour ces derniers, lancer une partie rapide de shooter ou un match de football virtuel correspond à une contrainte de temps réelle, pas à un rejet conscient d’autres formes de jeu.
Des joueurs indispensables à l’industrie
Ironiquement, ce sont aussi ces joueurs qui contribuent le plus au fonctionnement économique de l’industrie du gaming. Achats annuels, contenus additionnels, abonnements, microtransactions : leur consommation régulière assure une stabilité financière à de nombreux éditeurs et studios. Sans eux, une large partie du marché AAA tel qu’on le connaît aujourd’hui ne pourrait tout simplement pas exister.
Cette position centrale les rend à la fois indispensables et faciles à désigner comme responsables de dérives plus larges, qu’il s’agisse de monétisation agressive ou de standardisation des productions. Pourtant, blâmer un type de joueur pour des choix industriels revient à confondre usage et décision stratégique, deux niveaux qui ne relèvent pas des mêmes responsabilités.
Le mythe du bon et du mauvais gamer
Les débats autour des Ball and Gun Gamers s’inscrivent dans une fracture plus ancienne de la culture gaming, souvent héritée des tensions exacerbées lors de l’ère Gamer Gate. Cette période a laissé une empreinte durable : celle d’une communauté divisée, prompte à hiérarchiser les pratiques et à établir des frontières artificielles entre ce qui serait un « bon » gamer et un « mauvais ».
Dans ce contexte, le joueur de FPS ou de jeux de sport devient un symbole commode, représentant une approche jugée consumériste ou superficielle du médium. Cette opposition masque pourtant une réalité plus simple : tous les joueurs partagent une même passion, mais l’expriment différemment selon leurs goûts, leurs contraintes et leur parcours personnel.
Une légitimité égale pour toutes les pratiques
Affirmer qu’un joueur exclusivement tourné vers Call of Duty serait moins légitime qu’un amateur de jeux indépendants ou de récits profondément narratifs est une posture élitiste qui ne tient pas face à l’analyse. Le jeu vidéo n’est pas un concours de culture, ni un examen de légitimité. C’est un médium pluriel, capable d’accueillir des expériences rapides, compétitives, contemplatives ou narratives, sans hiérarchie intrinsèque.
La richesse de la communauté gaming repose précisément sur cette diversité de pratiques. C’est parce que certains préfèrent des parties courtes et intenses, quand d’autres s’immergent pendant des dizaines d’heures dans des univers complexes, que le jeu vidéo continue d’évoluer et de toucher des publics aussi larges.
Des expériences multiples et c’est très bien ainsi
Le jeu vidéo offre aujourd’hui une palette d’expériences sans équivalent dans les autres industries culturelles. Tous les joueurs n’ont pas les mêmes attentes, ni le même temps à consacrer au gaming, et il n’existe aucune obligation morale à explorer l’ensemble du médium pour être considéré comme légitime. Les Ball and Gun Gamers font partie intégrante de cet écosystème, au même titre que tous les autres profils de joueurs. Accepter cette diversité, c’est reconnaître que le jeu vidéo n’est pas une pratique monolithique, mais un espace où chacun peut trouver sa manière de jouer. Et c’est parfaitement acceptable.
