OpenAI vient d’annoncer l’arrivée de ChatGPT, son premier agent conversationnel propulsé par l’intelligence artificielle et accessible au grand public. Présenté comme un outil expérimental, ce chatbot est capable de comprendre des questions formulées en langage naturel et d’y répondre comme le ferait un interlocuteur humain. Derrière l’effet de curiosité provoqué par cette annonce se cache peut-être une transformation beaucoup plus profonde. Que se passera-t-il lorsque des millions de personnes pourront demander à une machine d’écrire, de résumer, d’expliquer ou de résoudre des problèmes à leur place ? ChatGPT pourrait n’être qu’une démonstration technique supplémentaire. Mais il pourrait aussi constituer le point de départ d’une révolution comparable à l’arrivée d’Internet ou du smartphone.

Une impressionnante promesse de productivité
Sur son site, OpenAI présente plusieurs exemples destinés à montrer les capacités de son nouvel outil. ChatGPT peut notamment identifier des erreurs dans un programme informatique, expliquer pourquoi un code ne fonctionne pas et proposer une version corrigée. Le chatbot semble également capable de rédiger des textes relativement crédibles, de reformuler des informations, de synthétiser des documents ou encore de trier des données complexes.
Les réponses restent imparfaites et peuvent contenir des erreurs, mais la rapidité d’exécution est déjà impressionnante. Sur le papier, une telle technologie promet d’augmenter considérablement la productivité dans de nombreux secteurs. Des tâches qui demandaient jusqu’ici plusieurs heures pourraient être accomplies en quelques minutes, qu’il s’agisse de préparer un rapport, de structurer des informations ou de produire une première version d’un contenu.
Que restera-t-il aux humains ?
Si le modèle d’OpenAI apparaît prometteur, il pose également de nombreuses questions quant à l’avenir du travail. À quoi bon engager un rédacteur pour produire un texte standardisé si une intelligence artificielle peut en générer plusieurs en quelques secondes ? Pourquoi mobiliser un développeur pour corriger une erreur simple, un graphiste pour réaliser une illustration basique ou un analyste pour classer des données si une machine est capable de s’en charger instantanément ?
ChatGPT n’est peut-être pas encore assez fiable pour remplacer totalement ces professionnels, mais ses limites actuelles ne doivent pas nous rassurer trop vite. Les systèmes d’intelligence artificielle progressent rapidement. Ce qui paraît approximatif aujourd’hui pourrait devenir suffisamment efficace demain pour convaincre des entreprises de supprimer des postes ou de réduire leurs équipes.
Il semble également certain que les grandes entreprises technologiques vont emboîter le pas à OpenAI afin de ne pas rester à la traîne. Google, Microsoft, Meta, Apple ou Amazon disposent des ressources nécessaires pour développer leurs propres modèles et intégrer l’intelligence artificielle à leurs services. On peut facilement prédire que les capacités de synthèse et de tri de ces outils finiront par concurrencer les moteurs de recherche traditionnels.
Plutôt que de consulter dix pages différentes, l’internaute pourrait demander directement une réponse à une machine. Celle-ci analyserait les informations disponibles et présenterait immédiatement une synthèse. Une telle évolution mettrait en péril de nombreux sites web, qui risqueraient de perdre une grande partie de leur trafic. Si l’utilisateur n’a plus besoin de visiter les sources, c’est tout le modèle économique du Web fondé sur l’audience, la publicité et l’affiliation qui pourrait être fragilisé, voire détruite.
Vers un changement complet de société ?
Depuis plusieurs années, certaines voix défendent déjà la mise en place d’un revenu ou d’un salaire universel. Leur raisonnement repose sur un constat : avec la robotisation, l’automatisation et l’informatisation des entreprises, l’économie ne semble plus capable de fournir un emploi stable à l’ensemble de la population. Jusqu’à présent, les machines remplaçaient principalement les tâches physiques, répétitives ou industrielles.
L’intelligence artificielle pourrait désormais automatiser une partie du travail intellectuel. Les employés administratifs, les traducteurs, les rédacteurs, les juristes, les analystes, les enseignants et même certains ingénieurs pourraient voir une partie de leurs missions confiée à des algorithmes.
Cette évolution risque d’amplifier les inégalités si les gains de productivité bénéficient uniquement aux entreprises qui possèdent ces technologies. Une intelligence artificielle capable de produire le travail de plusieurs salariés pourrait créer beaucoup de richesse tout en détruisant de nombreux emplois. Notre société n’est clairement pas prête à accueillir une telle rupture.
Les systèmes de protection sociale reposent encore largement sur le travail salarié, tandis que la réussite individuelle continue d’être associée à l’emploi. Si l’intelligence artificielle rend une partie du travail humain inutile sur le plan économique, il faudra repenser la répartition des revenus, le financement des services publics et peut-être même la place du travail dans nos vies. Sans anticipation politique, la technologie pourrait progresser beaucoup plus vite que notre capacité collective à nous y adapter.
Le coût environnemental dissimulé derrière la machine
Dans sa présentation, OpenAI insiste naturellement sur les possibilités offertes par ChatGPT, mais l’entreprise ne s’attarde pas sur son impact environnemental. L’entraînement et le fonctionnement de grands modèles d’intelligence artificielle nécessitent d’immenses capacités de calcul.
Des milliers de processeurs graphiques doivent fonctionner pendant de longues périodes, consommant une quantité considérable d’électricité. Ces équipements produisent également beaucoup de chaleur et doivent être refroidis en permanence. Si cette technologie devient un service utilisé quotidiennement par des centaines de millions de personnes, sa consommation énergétique pourrait devenir un enjeu majeur.
Il faudra aussi quantifier les quantités d’eau nécessaires au refroidissement des centres de données lorsque l’intelligence artificielle sera réellement adoptée par le grand public. Cette question ne peut pas être considérée comme secondaire à l’heure où les périodes de sécheresse se multiplient. À cela s’ajoute un autre risque : si les grandes entreprises technologiques investissent massivement dans l’intelligence artificielle, les composants les plus performants pourraient être réservés aux centres de données.
Les investissements industriels se concentreraient alors sur les GPU professionnels plutôt que sur l’électronique destinée au grand public. On peut imaginer une augmentation du prix des cartes graphiques, des ordinateurs et de certains appareils électroniques, voire de nouvelles pénuries. La course à l’intelligence artificielle pourrait ainsi mobiliser des ressources financières, énergétiques et matérielles au détriment d’autres usages.
Des modèles entraînés grâce au pillage des œuvres humaines
Une autre question majeure concerne les données utilisées pour entraîner ces intelligences artificielles. Leur performance repose sur l’absorption de quantités gigantesques de textes, d’articles de presse, de livres, d’illustrations, de photographies, de musiques, de codes informatiques et d’œuvres publiées sur Internet, souvent sans l’autorisation explicite de leurs auteurs. Derrière l’image d’une machine capable de créer se cache donc un immense travail humain, collecté, analysé et réutilisé par des entreprises privées pour développer des produits commerciaux.
On peut difficilement ignorer la dimension de pillage (piratage ?) que représente cette captation massive de contenus, surtout lorsque les créateurs ne sont ni consultés, ni rémunérés, ni même correctement crédités. L’intelligence artificielle ne crée pas à partir du néant : elle s’appuie sur des années de production intellectuelle et artistique dont la valeur risque d’être confisquée par ceux qui possèdent les infrastructures capables de l’exploiter.
Entre progrès technique et rêve de remplacement
La technologie d’OpenAI est incontestablement intéressante. Elle pourrait faciliter des tâches complexes dans de nombreux secteurs, aider des étudiants à comprendre certaines notions, permettre à des développeurs de résoudre plus rapidement des problèmes ou accompagner des entrepreneurs disposant de peu de moyens.
Utilisée comme un assistant, l’intelligence artificielle pourrait libérer du temps et permettre aux humains de se concentrer sur des missions plus créatives. Elle pourrait également rendre certaines connaissances plus accessibles et réduire les barrières techniques qui empêchent aujourd’hui de nombreuses personnes de concrétiser leurs idées.
Mais il existe une autre réalité qu’il serait naïf d’ignorer : beaucoup d’entreprises rêvent depuis longtemps de machines capables de remplacer les humains. Elles ne verront pas seulement ChatGPT comme un outil destiné à assister leurs salariés, mais comme un moyen de réduire les coûts, d’augmenter la production et de limiter les recrutements. Il ne faut pas se leurrer sur les motivations du marché.
Pour ma part, j’accueille donc cette annonce en demi-teinte. D’un côté, je suis convaincu qu’un outil comme ChatGPT pourra m’aider dans mes projets, accélérer mes recherches et m’assister dans certaines tâches. De l’autre, je sais que le capitalisme saura aussi l’exploiter de la pire des manières, en transformant une invention potentiellement émancipatrice en nouvel instrument de précarisation, de surveillance et de concentration des richesses.
Un progrès capable de produire le meilleur comme le pire
Les applications de l’intelligence artificielle semblent presque infinies. ChatGPT pourrait améliorer notre accès à l’information, simplifier des travaux complexes et faire émerger de nouvelles formes de création. Mais cette annonce nous oblige aussi à nous demander si notre société est réellement prête à accueillir une technologie aussi puissante. Il faudra définir des règles, protéger les travailleurs, limiter les abus, contrôler l’impact environnemental et garantir que les bénéfices ne soient pas réservés à quelques entreprises. Sans ces précautions, l’intelligence artificielle pourrait rapidement devenir le moteur d’un futur dystopique dans lequel les machines produisent toujours davantage tandis qu’une partie croissante de la population devient économiquement inutile. ChatGPT vient à peine d’être dévoilé, mais une chose semble déjà certaine : nous risquons de nous souvenir longtemps de ce 30 novembre 2022.

